Année 2015

Les cloches de Javarzay, par Marie-Madeleine GERI (CDAOA Deux-Sèvres)

 
 
Les cloches de Javarzay, par Marie-Madeleine GERI (CDAOA Deux-Sèvres)

Invisibles dans le beffroi de Saint-Chartier, ces 3 cloches sont récemment devenues des monuments historiques, par décision de la Commission départementale des Objets mobiliers.
Toutes les 3 inscrites désormais à l’Inventaire supplémentaire selon les dispositions de la loi de 1913, mais Charlotte Eléonore, pour sa dimension patriotique et commémorative,  sera proposée au Classement prochainement …

Elle sonne en LA Dièse la Gloire et la Mémoire des enfants de Javarzay tombés au champ d’honneur durant la première guerre mondiale …

 Jeanne-Louise-Charlotte-Eléonore a pris place dans le clocher de l’église Saint-Chartier le 26 mars 1939, consacrée par Mgr E. MESGUEN, évêque de Poitiers. Son parrain étant Jean-Louis-Charles BONNAN, colonel d’artillerie, commandeur de la Légion d’honneur, Croix de guerre, et sa marraine Eléonore GUILLOT veuve Paul JUTARD.

L'origine du projet

Zacharie VERNOUX, curé de la paroisse, avait ce projet depuis 1919 : « Le monument que j’aurais voulu pour nos soldats défunts de la paroisse de Javarzay, c’eût été trois belles cloches sur les parois desquelles auraient été gravés les noms de vos enfants : monument indestructible, monument parlant qui, chaque jour et trois fois le jour, aurait proclamé par la voix puissante et harmonieuse des cloches, les sacrifices et les vertus de ces héros, et en même temps aurait ravivé dans nos cœurs des souvenirs bien chers. ...leur nom gravé sur l’airain de nos cloches qui leur donneraient une certaine immortalité et solliciteraient chaque jour une prière pour leur âme. »

La loi du 2 juillet 1915 crée la mention " mort pour la France " que l'administration inscrit sur l'acte de décès du soldat tué à l'ennemi. Cette mention contribue à codifier la commémoration d'une mort dite glorieuse, " au champ d'honneur " , dans une valeur juridique que viendra concrétiser le diplôme " aux morts de la grande guerre, la patrie reconnaissante " !

*

* *

En 1938, la cloche en place alors dans le clocher de l'église Saint-Chartier de Javarzay est fêlée et doit être remplacée. C'est l'occasion que saisit le Père VERNOUX pour donner suite à son projet.

La fonderie BOLLEE, famille de maîtres-saintiers ambulants depuis 1715 et installée en 1838 à Saint-Jean-de-Braye près d'Orléans qui avait étudié le premier projet du prêtre en 1919, revient le 4 juillet 1938 à Javarzay et propose pour les trois cloches une tierce majeure : Sol dièse-La dièse-Do. Cet intervalle de deux tons est considéré comme l'accord parfait, créant une résonance particulière à l'oreille.

Le Père VERNOUX lance une souscription auprès des 191 familles de Javarzay pour couvrir la dépense estimée à 20 000fr. pondérant néanmoins son exigence : si, par défaut de financement, il ne peut être fabriquée qu'une cloche, ce sera celle qui doit célébrer les soldats défunts dont la famille habite Javarzay. Le projet la chiffre à 6 900 fr. et 310 kilos.

La reprise par la fabrique BOLLEE de la vieille cloche, en place depuis 1821, apportera 3 360 fr. ; le conseil municipal vote une participation de 1 500fr, et le reste, selon le prêtre, doit venir des familles des 19 soldats décédés.

Le 7 décembre 1938, il annonce dans le bulletin paroissial que, compte tenu de la somme réunie (16 459 fr.), et fort de l’autorisation du ministère des Beaux Arts, il a passé la commande des 3 cloches qui seront livrées à temps pour leur bénédiction par l’évêque le 19 mars 1939.

En voici la description dans le bulletin de février 1939 : «  La première, Sol dièse du poids de 440 kg, aura pour parrain M. Pierre DESMAREST et pour marraine Mme Blanche- Léontine DESMARET. La seconde, La dièse, 330kg, portant gravé sur ses flancs, le nom des soldats de la paroisse tombés en 1914-1918. Son parrain sera M. le Colonel BONNAN, la marraine Mme Eléonore JUTARD. La troisième, de 220 kg, aura pour parrain M. Ferdinand GAGNON, et pour marraine Mle Marie GAUBERT. »

Restent les frais, considérables, de la restauration préalable du beffroi : une tombola devra les couvrir !

Le 26 mars 1939

La bénédiction des cloches a lieu le dimanche 26 mars à 2h30 devant une foule considérable contenue par des « commissaires aux brassards couleur du Poitou ».

Les cloches, revêtues de blanc, sont placées sur un portique édifié dans le chœur .

Le curé de la paroisse lit un rapport sur l’église et la paroisse. L’abbé FRIARD, curé de Saint-Romans-les-Melle parle ensuite « dans un langage élevé » des trois cloches insistant sur « leur éloquence, leur symbole, leur enseignement » pour le chrétien.

« Aussitôt après, Monseigneur, revêtu de la chape drap d’or, prend place devant les cloches, assisté du diacre et du sous-diacre. Alors commence la psalmodie des psaumes de la pénitence, puis la bénédiction du sel et de l’eau qui servira à laver les cloches ; après quoi, Monseigneur fait les onctions : une à l’extérieur de chaque cloche avec l’huile des infirmes, puis sept autres onctions sur chaque cloche avec l’huile des infirmes à l’extérieur (sic) ; et enfin quatre onctions à l’intérieur de chaque cloche avec le Saint Chrême, en nommant le nom que doit porter la cloche. »

Ensuite, un réchaud contenant de la résine d'encens placée sur des braises est placé sous chaque cloche pour l’envelopper « de l’odeur suave de la vertu ».

Enfin, l’évêque, suivi des parrains et marraines, fait retentir la première note de chacune.

Les traditionnelles dragées de baptême sont distribuées alors aux fidèles par les commissaires . Monseigneur MESGUEN, revenu à l’autel, rappelle le symbolisme des cloches, leur rôle spirituel et souhaite qu’elles ne sonnent plus que le bonheur et la paix des âmes.

Ironie de l'histoire : la barbarie avait déjà pris rendez-vous, une fois de plus, moins de 6 mois plus tard, le 3 septembre1939 !

Le salut du Saint-Sacrement vient clore la cérémonie.

En fin de journée, les trois cloches sont hissées dans le clocher et sonnent à la volée le soir à 8 heures.

Dès le lendemain, la cloche de 1821 partait pour la fonderie . Rappelons les circonstances de sa mise en place :

LAN 1821 M. ANSELME GILBERT DU DEFAND ETANT MAIRE A LA DEMANDE DE M. LOUIS FRANCOIS AMAURY PERRAIN SUPPLEANT DU JUGE DE PAIX DU CANTON DE CHEF BOUTONNE ET DE DAME MARIE CATHERINE DELPHINE DE NESMOND EPOUSE DE M. FRANCOIS GABRIEL DE REGNAULT DE LA SOUDIERE JAI ETE BENIE SOUS LINVOCATION DE SAINT CHARTIER PATRON DE LEGLISE DE JAVARZAY COMMUNE DE CHEF BOUTONNE.

BUCCINATE IN NOEMENIA TUBA IN INSIGNIDIE SOLEMNITATIS VESTRAE [extrait d'un motet de Giovanni Gabrieli vers 1615 : sonnez de la trompette quand la lune est nouvelle à l'enseigne de votre jour de fête solennelle]

*

* *

En définitive, la dépense totale pour les trois cloches et la restauration du beffroi s’élèvera à 30 077,60 fr et les recettes à 27 364 fr. Le curé Vernoux est confiant et espère combler ce déficit "minime en rapport au chiffre versé dans un avenir prochain".

*

* *

Décor et épigraphie

Les inscriptions et le décor sont moulés en même temps que la cloche et doivent donc avoir été réfléchis en amont de la commande compte tenu de leur charge symbolique, évidente dans le contexte du projet du curé VERNOUX

Pierrette-Léontine, sonnant Sol dièse, 431kg , porte les inscriptions suivantes :

L’AN 1939 LE 19 MARS MOI ARMANDE BLANCHE LEONTINE AI ETE CONSACREE PAR MGR EDOUARD MESGUEN EVEQUE DE POITIERS. MON PARRAIN A ETE ME ARMAND ISIDORE PIERRE DESMAREST NE A COUHE VERAC VIENNE LE 20 07 1876 NOTAIRE HONORAIRE A POITIERS CHATELAIN DE JAVARZAY MA MARRAINE BLANCHE LEONTINE PIARD NEE A POITIERS LE 19 09 1877 EPOUSE DE ME DESMAREST

LAUDO DEUM FIDELES AD SACRA VOCO [je loue Dieu et j'appelle les fidèles à l'Adoration]

Elle est ornée de la Croix, de la Vierge Marie et porte les armes de Pie IX et de Mgr MESGUEN.

     

 


Charlotte-Eléonore, La dièse, 297kg, dont le parrain le Colonel Bonnan malade, fut « noblement représenté par M.R.Drouineau, avocat à la Cour de Poitiers, et la marraine, Mme Veuve Jutard, mère de deux soldats tués à la guerre, [elle] portait les couleurs nationales sur sa robe baptismale, pour indiquer que sur ses flancs sont inscrits les noms des soldats de la paroisse tombés durant la guerre 1914-1918 »,

L’AN DE GRACE 1939 LE DIMANCHE LAETARE MOI JEANNE LOUISE CHARLOTTE ELEONORE AI ETE CONSACREE PAR MGR E.MESGUEN EVEQUE DE POITIERS. MON PARRAIN A ETE JEAN LOUIS CHARLES BONNAN COLONEL D’ARTILLERIE COMMANDEUR DE LA LEGION D’HONNEUR CROIX DE GUERRE DEUX PALMES. M%ARRAINE ELEONORE GUILLOT VEUVE PAUL JUTARD

DEUM GLORIFICO QUORUM MEMORIAM EXALTO QUI CECIDERUNT IN PRAELIIS 1914 1918 [ je glorifie Dieu et je célèbre la mémoire de ceux qui sont tombés dans les combats 1914 1918]

Suivent les noms et prénoms des 19 soldats enfants de Javarzay tombés au combat.

La cloche est ornée du Christ en croix, de la Vierge immaculée, saint Louis, Jeanne d’Arc et de 7 Croix de guerre.

 

 


Marie-Ferdinande, Do, 205 kg.

L’AN DE GRACE 1939 LE 19 MARS FETE DU GLORIEUX SAINT JOSEPH MOI MARIE FERDINANDE AI ETE CONSACREE PAR MGR E MESGUEN EVEQUE DE POITIERS. MON PARRAIN A ETE FERDINAND GAGNON CONSEILLER MUNICIPAL DE CHEF BOUTONNE CONSEILLER PAROISSIAL DE JAVARZAY MARRAINE MARIE GAUBERT SACRISTINE HABILE ET DEVOUEE

LAUDABO NOMEN DOMINI CUM CANTICO ET MAGNIFICABO EUM IN LAUDE [ je louerai le nom du Seigneur avec des cantiques et je le magnifierai dans la louange]

La cloche porte la Croix, la Vierge immaculée, les Sacré-Cœur de Jésus et Marie.

Sur chacune, après les noms des parrains et marraines, on trouve la mention suivante :

«HILARIUS E CONGREGATIONE SACERDOTIUM A S CORDE JESU RECTOR » [ Hilaire de la congrégation des prêtres Sacré-Coeur de Jésus, recteur]

et à la base de la jupe

PAROISSE DE SAINT-CHARTIER DE JAVARZAY

BOLLEE FONDEUR DE CLOCHES A ORLEANS

 

*

* *

Les 19 poilus dont le nom a été gravé sur Charlotte-Eléonore :

BARILLOT Edmond et Paul, morts respectivement le 25 septembre 1915 à Servon (Marne) et le 23 septembre 1914 à Prosnes ( Marne)

BRISSON René

CHAMBAUDRIE Gabriel de

DUPUIS Joseph, soldat au 125e R.I.mort le 28 novembre 1914 à Orléans, inhumé au carré militaire

FERDONNET Gabriel, canonnier au 56eR.Artillerie de Campagne, mort le 12 juillet 1918 à Chef-Boutonne

FOUQUAUD Camille, sous-lieutenant au 63e R.I., mort le 21 octobre 1918 à Paris

JUTARD Henri (brigadier au 33e R.A.C.) et Paul (soldat au 68e R.I.), morts respectivement le 30 octobre 1917 à Arracourt (Meurthe et Moselle) et à Wailly (Pas de Calais) le 26 septembre 1915

LAMY Alcide, mort le 29 août 1918 à Grandpré dans les Ardennes

LEPINOUX Alphonse, caporal au 409e R.I. mort le 9 mai 1917 à Cauroy ( Marne)

MARTIN Victorien

MAUGET Achille et Samuel (scolastique montfortain)

SOULLARD Louis, zouave au 4e Régiment de Marche de Zouaves, mort le 20 août 1918 à Ourcamps ( Oise)

TAPIN Pierre

TRENY Jean

VILLENEUVE Fernand ( soldat au 325e R.I.) et Gaston (zouave au 9e R.Z.), morts respectivement le 24 novembre 1916 à Epinal et le 6 octobre 1915 à Rouvroy.

*

* *

Les familles ont souhaité que leurs morts soient honorés dans l'église paroissiale, avec les insignes de leur foi : la Croix, la Vierge... images et références qu'interdit la loi du 9 décembre 1905 dite de séparation des Eglises et de l'Etat interdit, dans son article 28. Pas d'emblèmes religieux apparents sur un monument de la voie publique.

Sont donc le plus souvent représentés dans l'espace public : le cercle symbolisant l'éternité, l'urne funéraire, la couronne de lauriers, un poilu, une allégorie de la République victorieuse ou éplorée... Ainsi le village de Chef-Boutonne rappelle le souvenir des morts des conflits de 1870, 1914-18, 1935-45, Indochine et Guerre d'Algérie, sur un monument placé devant la mairie : un obélisque sur socle orné de la palme de la victoire et de l'immortalité et de guirlandes.

 

Il y a également dans l'église Notre-Dame une plaque commémorative.

 

 Mais, dans l'église paroissiale de Javarzay, la cloche prend toute la dimension de l'hommage  à la fois patriotique, civique et funéraire contre l'oubli :

 elle conserve l'identité des morts, perpétue leur souvenir, leur attribue l'auréole du martyre,

elle remplit le devoir de mémoire aussi pour ceux qui n'ont pas eu de sépulture,

 et donne la dimension religieuse qui n'est jamais loin dans le sentiment patriotique , dans l'acuité évidente des valeurs morales et spirituelles !

Mémoire cachée certes dans ce beffroi, mais combien efficace aujourd'hui encore où Charlotte-Eléonore sonne par dessus les bruits et rumeurs de l'activité quotidienne et questionne l'Histoire en La dièse portant l'espérance de la der des der.

*

* *

* D'autres cloches commémoratives 1914-18 sur le territoire français ? Moins de 10 :

à Saint-Denis-la-Chevasse, en Vendée : bénite en mars 1936, elle porte 104 noms

à Aubières (Puy-de-Dome), Verrières-en-Forez (Loire), Vichy (Allier ) où la cloche ne porte aucun nom mais seulement la représentation d'un poilu, Cesseron-sur-Orb (Languedoc),

à Massat (Ariège), il y a deux cloches , l'une est la cloche de la Victoire et l'autre des morts de la guerre.

A défaut de comprendre la tragédie des tranchées, de Verdun, de l'Argonne, du Chemin des Dames..., il ne peut être proposé que le souvenir d'un million et demi de morts dont les noms sont consignés, ou non, sur quelque 30 000 monuments de mémoire !

*

* *

BIBLIOGRAPHIE

outre les Bulletins paroissiaux de Javarzay, Ardilleux de mai 1938 à mai 1939 :

- Archives départementales, série O, série 2O, série Fi

- Revues, journaux et périodiques

- Lieux de mémoire, Pierre NORA Pierre, Paris, 1997

- Monuments de mémoire : les monuments aux morts de la Première guerre mondiale, sous la direction de Philippe RIVE, Annette BECKER et Olivier PELLETIER, Mission permanente aux commémorations et à l'information historique, la Documentation française, Paris, 1991

le site www.memorialgenweb.org

Pour la mise à disposition des photographies, mes remerciements vont à Christian Baudouin.